DROITS DE L’HOMME : L’ESPACE CIVIQUE EN AFRIQUE CENTRALE AU SCANNER 

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Les 5 et 6 mars 2026 a eu lieu à Douala le 2e Forum régional de haut niveau pour une solidarité transnationale coordonnée. La Salle de conférences de l’hôtel Prince de Galles a servi de cadre aux travaux. Ce forum donne suite à la première partie qui s’est déroulée à Douala et à Ndjamena cette même année avec pour objectifs de susciter une discussion entre différents acteurs sur les enjeux sociopolitiques et sécuritaires propres à chacun de ces pays. L’initiative est du Réseau des Défenseurs des Droits humains en Afrique centrale (Redhac).

Selon le dictionnaire Larousse, l’espace civique est l’environnement réglementaire, politique et social qui permet aux individus et aux groupes de participer librement à la vie publique, d’exprimer leurs opinions, de se réunir et de s’associer sans crainte. Il constitue une pierre angulaire de la démocratie, essentielle pour la responsabilisation des gouvernements, le respect des droits humains et le débat pluraliste.

Après cette définition, il faut dire que les zones frontalières entre le Cameroun et le Tchad sont confrontés à des défis sécuritaires et sociopolitiques persistants. L’activisme de groupes armés tels que Boko Haram et État islamique en Afrique de l’Ouest dans le bassin du Lac Tchad, la criminalité transnationale, les déplacements forcés de populations et les tensions liées à l’accès aux ressources naturelles fragilisent la stabilité régionale.

À ces défis sécuritaires s’ajoutent une gouvernance inégale dans les zones périphériques, des restrictions de l’espace civique, ainsi qu’une coopération transfrontalière encore insuffisamment structurée entre acteurs de la société civile et professionnels des médias. Or, les défenseurs des droits humains et les journalistes jouent un rôle déterminant dans la documentation des violations des droits, la lutte contre la désinformation et le plaidoyer en faveur de la protection des populations civiles. Cependant, les méthodologies de travail restent peu harmonisées, les mécanismes de protection sont limités et les initiatives conjointes transfrontalières demeurent rares.

Dans ce contexte, l’organisation d’un forum régional semestriel vise à créer un cadre structuré, sécurisé et durable de collaboration entre acteurs camerounais et tchadiens afin de renforcer la documentation, améliorer la coordination des actions de plaidoyer et promouvoir des campagnes conjointes adaptées aux réalités transfrontalières. L’activité qui a mobilisé les défenseurs des droits humains (OSC, juristes, observateurs communautaires), les journalistes d’investigation (radio, presse écrite, TV, médias en ligne), blogueurs et fact-checkers, les représentants d’organisations régionales pertinentes et experts en sécurité numérique et protection, vise à opérer une synergie d’interventions entre les deux pays. Le forum s’est déroulé sous format hybride.

Diagnostic

L’état de l’espace civique en Afrique centrale, la documentation transnationale et sécurité numérique, la standardisation et mécanismes régionaux d’alerte, la solidarité transnationale, l’élaboration d’une feuille de route, sont les axes qui ont fait l’objet des discussions durant deux jours. Dr Bitouga Aristide, anthropologue et enseignant à l’Université de Douala, Philippe Amanye Botiba, Chef d’Antenne Littoral de la Commission des Droits de l’homme du Cameroun (Cdhc), Maître Tchakounte, Dr Fouda Hubert, enseignant d’Université, Henriette Ekwe, journaliste, Maître Alice Nkom, Pca du Redhac, et les acteurs de la société civile du Tchad, se sont exprimés sur les sujets en sus. Dans l’ensemble, ces constats sont faits : « au Cameroun, les citoyens sont déconnectés de la participation citoyenne. L’espace civique est fermé. Au Cameroun comme au Tchad, les défis sont similaires en termes de restriction de l’espace civique. Au Tchad, les manifestations publiques et pacifiques sont interdites d’après les ordonnances 10 et 11 depuis 2023, plusieurs journalistes et défenseurs des droits humains sont persécutés, certaines organisations de la société civile ont été dissoutes dans ce pays de l’avis des participants en ligne du côté du Tchad ayant pris part à ce forum. Les restrictions numériques ne sont pas en reste ».

Dr Bitouga Aristide réitère qu’en l’état actuel tout est fait pour « fatiguer les corps, abrutir les esprits et déconstruire le lien social ». C’est dire qu’arriver à une solidarité transnationale coordonnée, c’est un grand défi. Il faudrait au préalable « que tous ceux qui ont à cœur le sort de l’homme doit chacun jouer sa partition », pense l’Abbé Victor Onomo Onomo de la Paroisse Sainte Elisabeth de Batcham-Ville dans le Diocèse de Bafoussam.

Lire aussi : Améliorer la protection et la reconnaissance du rôle des défenseurs des droits humains et des journalistes : c’est l’un des objectifs du Forum régional de haut niveau d’échanges et de solidarité coordonnée initié par le Redhac

Maître Claude Assira estime qu’il faut d’abord renforcer la solidarité interne avant de voir l’externe. Tout en saluant le combat du Redhac, Me Assira conseille que « le Redhac ne doit pas baisser les bras face à la capacité de nuisance de l’État. Le plus important est d’être là et de conserver la flamme allumée, malgré le système verrouillé. Par ailleurs, outre le Redhac, il faut que nous intéressons notre entourage quand on parle des droits de l’homme. Nous devons être nous-mêmes des porteurs de message, des ambassadeurs de quelque chose. Nous devons prendre des risques pour que les choses changent ». Et Dr Fouda d’indiquer que le fait déjà « d’oser s’exprimer, est un début. Il faut vaincre la peur. Tout commence par là ».

Visée

L’objectif général de ce forum est de renforcer la collaboration transfrontalière entre défenseurs des droits humains, professionnels des médias et autres acteurs pertinents du Cameroun et du Tchad afin d’améliorer la coopération transfrontalière, le système de documentation, la visibilité et le plaidoyer sur les enjeux de droits humains et de gouvernance. De façon spécifique, « il est question d’harmoniser les méthodologies de documentation et de vérification des violations des droits humains ; Favoriser les échanges d’expériences et de bonnes pratiques en matière d’investigation et de protection des sources ; Concevoir des campagnes conjointes de documentation et/ou de plaidoyer ; Mettre en place un mécanisme de coordination des actions durables », font savoir les organisateurs.

Dans une démarche participative et interactive, à l’issue des réactions des uns et des autres, le combat du Redhac en faveur du respect des droits humains a été salué. À ce propos, tout comme Me Assira, Philippe Amanye Botiba laisse entendre que le Redhac est un bel exemple qui peut porter le combat au niveau régional et international, fédérer des personnes qui ont au cœur de leur métier cette problématique des droits de l’homme, tout en tenant compte de l’approche holistique. Une chose étant alors certaine : « la société civile a quelque chose à faire, elle a besoin des personnes pour lui montrer le chemin. La dernière élection présidentielle de 2025 en est la preuve. Les populations ont une attente », conclut Pr Claude Assira.

Linda Mbiapa

DÉCLARATION FINALE

Second Forum régional de haut niveau

Pour une solidarité transnationale coordonnée en Afrique centrale

(Douala, 05–06 mars 2026)

PRÉAMBULE

Nous, organisations de la société civile, défenseur·e·s des droits humains, universitaires chercheurs, intellectuels, journalistes, autorités religieuses et traditionnelles, représentants d’institutions nationales des droits de l’homme et partenaires techniques réunis à Douala les 05 et 06 mars 2026 à l’occasion du Second Forum régional de haut niveau pour une solidarité transnationale coordonnée,

Réaffirmant notre attachement aux principes consacrés par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples ainsi que par les instruments internationaux relatifs aux droits humains ratifiés par les États d’Afrique centrale ;

Préoccupés par les tendances persistantes de restriction de l’espace civique dans la sous-région, à travers notamment les limitations aux libertés d’association, d’expression, de réunion pacifique et de participation citoyenne ;

Conscients des risques croissants auxquels sont exposés les défenseur·e·s des droits humains, les journalistes, les femmes leaders et les jeunes activistes ;

Convaincus que la consolidation d’institutions démocratiques fortes, transparentes et résilientes constitue une condition essentielle de la paix, de la stabilité et du développement durable ;

Constatons que :

1. L’espace civique en Afrique centrale connaît une contraction préoccupante, marquée par l’adoption et l’application de cadres juridiques restrictifs et par un usage extensif d’arguments sécuritaires.

2. Les violations documentées révèlent un besoin urgent de mécanismes régionaux de coordination et de solidarité.

3. La documentation crédible et sécurisée des violations demeure un levier stratégique pour renforcer la redevabilité.

Aussi, nous nous engageons à :

1. Renforcer la documentation transnationale pour :

• Harmoniser les méthodologies d’enquête et de vérification.

• Mettre en place des protocoles communs de sécurité physique et numérique.

• Explorer la création d’un mécanisme régional d’alerte rapide.

2. Structurer un plaidoyer coordonné pour :

• Produire des rapports régionaux conjoints sur l’état de l’espace civique.

• Engager un dialogue stratégique avec les mécanismes africains et internationaux.

• Promouvoir des réformes favorables à l’ouverture démocratique.

3. Consolider la protection et la solidarité pour :

• Renforcer les mécanismes de protection des défenseur·e·s et journalistes.

• Intégrer une approche sensible au genre et soutenir le leadership des femmes défenseures.

• Accroître la participation des jeunes aux dynamiques régionales.

4. Mettre en place un mécanisme de suivi pour :

• Établir un comité régional de coordination.

• Définir des indicateurs de progrès mesurables.

• Organiser une réunion d’évaluation dans un délai maximal de 24 mois.

Ainsi donc,

Nous appelons les États d’Afrique centrale, en particulier les Républiques sœurs du Cameroun et du Tchad à :

• Garantir le respect effectif des libertés fondamentales ;

• Assurer l’indépendance de la justice ;

• Favoriser un dialogue constructif avec la société civile.

In fine,

Nous réaffirmons que la solidarité transnationale coordonnée constitue une réponse légitime et nécessaire aux défis régionaux de l’heure.

Fait à Douala, le 06 mars 2026

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